Notre première rencontre

J’étais assis sur ce banc, seul dans ce couloir pétri d’un silence que seuls des bruits de pas troublaient. Tu étais quelque part entre ces murs. Je t’avais si longtemps fantasmé. J’avais le cœur qui battait fort, j’avais l’impression d’étouffer, ta venue me stressait, notre rencontre me stressait. Nous avions longtemps conversé, longtemps monologuer. Je parlais, tu m’écoutais. Je ne t’attendais pas ce jour-là. Nous n’avions pas rendez-vous. Tu allais devenir une personne très importante pour moi pour le restant de ma vie. Était-ce nécessaire de prendre rendez-vous ?

Il n’était pas trop tard lorsque je rentrai ce soir-là. J’avais réussi à arriver assez rapidement, évitant les embouteillages classiques, et me réjouissais par avance des quelques minutes de repos dont j’allais pouvoir profiter. Flavia était là, tranquille, assise devant la télé dans un demi-sommeil. Elle ne m’entendit pas rentrer. Je m’approchai d’elle, lui baisa la joue, cela la réveilla. Elle éteignît la télé, mis une musique douce puis me réchauffa mon repas. « Laisse je vais le faire moi-même, t’es enceinte chérie, tu dois te ménager » lui dis-je. Elle ne voulut rien entendre. Ma pitance chauffée, je m’installai sur le canapé près d’elle et nous discutâmes de choses et d’autres, les banalités quotidiennes indispensables.

Je montai à l’étage pour prendre une douche et ensuite me reposer, un moment que j’attendais tant. Sur le seuil de ma porte, je l’entendis m’appeler « Laurier, je perds les eaux ». Pris de panique, je couru pour la rejoindre mais un faux pas me fit trébucher. Je dévalai les escaliers sur les fesses. Dieu était-il d’humeur à plaisanter ?

Je m’agitais dans tous les sens, la pressa pour que nous allions à l’hôpital. Contrairement à moi, elle était calme, trop calme à mon gout. « Mais comment peux-tu être aussi zen ? » lui demandai-je. Elle me sourit, et me dit « Tu ne vas quand même pas m’emmener à l’hôpital sans pantalon ? »  Oui ! Dans mon élan vers la salle d’eau, j’avais enlevé mon pantalon. J’allai m’habiller prestement. Je lui servis d’appui jusqu’au véhicule. Installés, je voulu démarrer. Je n’avais pas les clefs. (Stress quand tu nous tiens …)

Une fois les clefs prises, nous nous mimes en route. Rien ne saurait entamer mon excitation. Ni les piétons imprudents, ni les chauffards qui te coupent la route sans prévenir. Rien, pardi ! Je constate que la route est quand même sacrément longue. J’appuyai sur le bouton de détresse, les véhiculent nous laissèrent passer. Je roulais à grande vitesse. Flavia me dit « du calme chéri, tout va bien se passer ». J’avais pour habitude de lui dire cela quand à la fac, elle stressait pour les partiels. Aujourd’hui, c’est elle qui me le disait.

« Vite, les brancardiers ! Ma femme va accoucher » criai-je sans politesse au gardien à l’entrée de l’hôpital. La célérité avec laquelle il courut dans l’hôpital les chercher me toucha le cœur.

Assis sur ce banc, le temps m’a paru sacrément long. Ce jour était spécial. J’avais le sentiment de vivre quelque chose de spécial. Tous ces badauds devant moi qui te regarde sans savoir ce que tu es en train de vivre présentement.

Un coup d’œil sur ma montre : il est 22h 30. Presque 2h que je suis ici. Je tendis mes oreilles à la recherche de cris strident. Il est dit qu’un accouchement est très douloureux. Rien ! Aucun bruit ! Je m’inquiétais. Une naissance et une mort le même jour ? Ou deux morts le même jour ? Pris d’effroi, je me retrouve à arpenter le couloir de l’hôpital. Je téléphone à ma belle-mère, je transpire tout seul. Comment va ma femme ? Tout se passe bien ? Comment va le bébé ?

Je vois l’obstétricien sortir. Il se dirigeait vers moi. Je me jette sur lui, je le harcèle de question. Il me rassure, tout s’est bien passé. Flavia et Neal vont bien. Oui, c’était un garçon. Nous connaissions son sexe depuis quelques mois déjà. Nous avions décidé de l’appeler Neal, par amour à un personnage de cinéma du même nom.

L’on me permit de rejoindre ma femme. Elle avait les  traits tirés, elle était fatiguée. Elle dormait. Je m’assis près d’elle sur ce lit et lui pris la main. Elle me pressa légèrement. Il eut cette connivence qui nous unit. C’était la fin de notre vie à deux et le début d’une vie à trois.

Quelque part dans ces murs, Neal prenait sa première douche. Je n’entendais aucun bruit, aucun pleur. Cet hôpital devait sacrément être bien insonorisé. Je bouillonnais d’impatience, je jubilais. Je savais qu’il était là quelque part mais je ne le voyais pas.

Plus d’un quart d’heure après, je demandai à voir mon fils. Je suivis l’infirmier, nous passâmes dans un petit couloir. Je lus sur une pancarte « Maternité ». Je pris une grande inspiration, c’est enfin le moment que j’ai fantasmé des mois durant. Nous nous arrêtâmes devant une baie vitrée. Je ne pouvais pas encore l’approcher. Il le pointa du doigt, tu étais là sous mes yeux. Tu étais si petit, tu avais l’air si fragile. Comme t’étais mignon ! Je restai là à te regarder, tu dormais. Le voyage a été long et éprouvant, 9 mois cela a duré.

Je ne ferai vraiment ta connaissance que le lendemain. Impatiemment, j’ai attendu demain.

J’ouvris les yeux. Il était 5h. Des flashs de la veille me revinrent. Je m’échinai à distinguer le rêve du réel. Hier je suis devenu papa. D’ailleurs sept appels et une dizaine de SMS me le confirmèrent. Tout ceci était réel. Je somnolai encore un peu. J’ai peu dormi de la nuit.

Je me levai d’un trait. Il était 7h. Je filai prendre une douche. Je jubilais. Je me dépêchai. Je ne dois pas être en retard aujourd’hui. J’ai rendez-vous avec mon fils. Mon téléphone sonna à nouveau. Je ne décrochai pas. Je m’habillai, me déshabillai et me rhabillai. Il me fallait porter ce qu’il faut. Une circonstance pareille le valait bien. J’hésitai à mettre un parfum. Finalement, je n’en mis pas.

Et je me mis enfin en route. J’arrivai, je traversai furtivement le couloir jusqu’à la chambre de ma femme. J’entrai sans frapper. Tout le monde me salua avec le sourire et les yeux brillants. Je m’enquis de l’état de ma femme. A part la fatigue, tout allait bien. Neal était là, posé dans un berceau à côté. Il était éveillé. Je me lavai soigneusement les mains et les avant-bras. Ce moment tant attendu, tant fantasmé était enfin là. Il était juste là devant moi. Je n’avais qu’à tendre les bras et le prendre. Je me penchai sur son berceau, et le pris par ses deux bras. Je le reposai par peur de l’abimer. Je me redressai. Je regardai ma femme. Elle me sourit. J’essayai à nouveau. Cette fois, je le pris délicatement avec sa couverture, une main sous sa nuque et une autre sous ses fesses. Je l’élèvai jusqu’à mon torse. Je le mis contre ma poitrine. Je lui effleurai la joue. Il gesticula. Chouette ! J’eus le sentiment diffus d’être unique à cet instant. Tout allait changer. Je voulu crier de joie : Je suis Papa ! On ne crie pas à l’hôpital m’avait dit ma maman. Désormais un être, m’appellera papa. Tout le monde devait le savoir.

Je le regardai longuement, satisfait du fruit de mon ADN. Et je lui dis « Je n’ai jamais été père auparavant. Toi non plus, tu n’as jamais été fils. Nous allons apprendre ensemble. Je t’apprendrai à donner des coups à la vie et aussi à encaisser celle que la vie te donnera. Je te ferai réussir là où j’ai échoué car les échecs de ma génération sont les défis de la tienne. Je t’offrirai ce que je n’ai pas eu. Je te gronderai quand il t’arrivera d’avoir des écarts. Je  te promets d’être toujours là pour toi, même si cela venait à signifier ne plus être là. »

Ce fut le début de notre histoire.

 

Crédit Photo : flickr.com

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